Capitalisme financier

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Le capitalisme financier est un terme polémique, né dans le vocabulaire marxiste, utilisé dans un sens péjoratif pour désigner un système économique capitaliste qui serait déconnecté de «l’économie réelle» et où l’importance accordée à l’actionnaire serait largement excessive.

Sommaire

Critiques du terme

Le terme de capitalisme financier est critiqué pour son absence de sens. Ainsi, l'économiste Georges Lane considère qu'il n'est qu'un pléonasme, le capitalisme étant par essence basé sur le capital et donc le capital financier. (Voici un bel exemple de "généralisation hâtive" ; confondons deux choses puis poursuivons comme si de rien n'était ; renforcé par un argument d'autorité "Georges Lane" ; s'il fallait citer tous les grands économistes, on arriverait probablement à prouver que 0 = 1 !)

En outre, la finance est une activité de services comme une autre (encore un exemple de "confusion hâtive" ; non tout n'est pas équivalent, même si ça portait le même nom !) et distinguer économie réelle et économie financière manque de sens (Source).

Pour contrebalancer la source précédente, l'article de Jean Claude Werrebrouck : La crise globale des années 2010 est très intéressant. Il montre que tous les biens ne sont pas identiques. Ceux de l'"économie classiques" (même capitaliste) sont tels que l'offre et la demande autorégulent le système vers un équilibre (toujours changeant) alors que ceux "financiers" sont aux contraires instables car sans mécanismes de régulation.

La domination du capitalisme financier : genèse

S’il faut dater le début de cette évolution avec précision, c’est de 1971, avec la fin de l’étalon-or pour les monnaies, la remise en cause des accords de Brenton Woods, et l’ouverture aux échanges de capitaux spéculatifs sur les monnaies. C’est à partir de cette date que la question de la fluidité des capitaux est devenue vitale : les profits générés par les placements spéculatifs sur les monnaies ont généré de fait une masse de capitaux flottants prêts à se fixer sur des marchés financiers différents. La place prépondérante du dollar comme référence mondiale date de cette époque et a permis aux Etats-Unis d’instituer durablement un prélèvement massif de capitaux sur le monde entier pour financer leurs déficits, ce qu’on a appelé le tribut impérial. La pression politique exercée par la flexibilité des taux de change a été manifeste dans de nombreux pays qui ont dû, modifier leurs politiques pour éviter la fuite des capitaux et la dévaluation de leur monnaie, à l’instar de la France de 1982 et du tournant de Mitterrand sur cette question. La dépendance de tous les pays du Sud vis à vis des capitaux placés sur leur monnaie est toujours présente, comme on le voit au Brésil. L’institution de l’euro constitue de ce point de vue un rempart , certes tardif, mais efficace contre le chantage à la fuite des capitaux.

Mais pendant cette période, les capitaux spéculatifs ainsi générés ont fini par gagner l’ensemble de l’économie et par lui imposer leurs propres principes. Ils ont été aidé en cela par la crise pétrolière, qui a rendu furieuse la spéculation sur les marchés des matières premières. Ils ont aussi été aidés par la victoire de M. Thatcher en Grande-Bretagne suivie de celle de Reagan aux Etats-Unis qui ont ensemble tout fait pour démanteler toutes les régulations économiques qui pouvaient aller à l’encontre de la fluidité du capital. L’affrontement délibéré avec les forces restantes du mouvement ouvrier ( les mineurs en GB puis les contrôleurs aériens aux USA) a conduit non seulement à l’affaiblissement durable des syndicats mais à des licenciements massifs qui n’ont fait que continuer depuis. Les années 1980 verront s’accélérer cette tendance à la domination financière au point d’aboutir au krach de 1987. C’est à ce moment que la logique des bulles est apparue, logique qui est intrinsèque au capitalisme financier et qui s’est reproduite sur les banques asiatiques en 1997, sur les valeurs technologiques en 2000 (la bulle internet) et qui ne tardera pas sur le marché immobilier mondial ainsi que sur les valeurs des biotechnologies.

C’est cela qu’il convient d’analyser pour comprendre dans quel capitalisme nous vivons et quels sont les leviers d’action véritables contre une telle évolution.

La domination du capitalisme financier : l’impératif de fluidité

Deux principes sont au cœur du capitalisme financier : la fluidité et l’opinion. Boltanski et Chiappello ont très bien vu que ces principes sont devenus même des valeurs qui irriguent tous nos comportements, des plus institués aux plus privés. Et comme ils ont l’apparence d’un post-modernisme relativiste par ailleurs mis en valeur dans tous les médias, il devient fort difficile de les combattre. A moins de revenir à la défense des traditions, parmi lesquelles les frontières de l’état nation, ou aux mérites du progrès industriel, toutes choses totalement déstabilisées depuis 30 ans.

La fluidité est le ressort même de la création de valeur pour le capital financier. Dans une logique de profits spéculatifs à haut rendement, l’immobilisation durable dans une monnaie, dans des moyens de production (matériels et humains) ou des projets à retour d’investissement à long terme est contre-productive. Affranchie de toutes les régulations nationales, appuyée par des technologies de transfert et de pilotage toujours plus puissantes ( et qu’on a appris à domestiquer après 1987, les flux de capitaux étant le symbole même de la société des réseaux informatiques qui s’étendent partout), la fluidité devient la valeur même puisqu’elle permet de se porter sur toutes les opérations les plus profitables, sans rester captifs des quelque engagements que ce soit dans des projets industriels. Le principe des grands regroupements de firmes à laquelle on assiste depuis 10 ans ne tient que très rarement à une logique industrielle, mais plutôt à la capacité à mobiliser des capitaux en masse pour obtenir pour la firme elle-même des marges de manœuvre plus grandes, voire pour devenir un pur opérateur financier. Il est alors possible de tailler selon les circonstances dans les actifs supposés immobiliser trop de capital. Dès lors, et c’est ce qui se passe dans toutes les comptabilités d’entreprise, il faut rémunérer la perte potentielle de profit générée par toute immobilisation (dans des moyens de production). La marge crée par une activité industrielle traditionnelle ne peut plus suffire à alimenter le profit, il faut encore qu’elle soit capable de couvrir le coût de l’immobilisation du capital que constituent ces moyens de production. D’où l’exigence des 15% de rémunération des actionnaires reconnue comme délirante par la plupart des économistes, qui débouche sur la vente des actifs (désindustrialisation), les licenciements en masse, la sous-traitance généralisée la plus flexible possible (c’est le sous traitant qui doit rémunérer le coût de l’immobilisation du capital) et finalement sur le modèle déjà défendu publiquement par Tchuruk à la tête d’Alcatel, « d’entreprises sans usines ». Mais dans cette logique, il n’existe pas de point d’arrêt et c’est pourquoi ceux qui pensent qu’il est possible de maintenir les activités à haute valeur ajoutée dans les territoires occidentaux se trompent : l’intelligence des ingénieurs est aussi trop immobile, demande trop d’investissement à long terme, surtout lorsqu’ ailleurs, en Inde et en Chine notamment,on trouve désormais des prestations quasi équivalentes. La logique ultime n’est plus d’avoir même des entreprises mais de porter seulement des actifs immatériels que sont des noms de marques (Nike ne fabrique plus rien mais ne conçoit plus non plus en direct) ou des brevets comme on le voit dans les biotechnologies.


L’abolition du salariat est en marche : actionnariat populaire , fonds de pension et intermittence

Cette orientation en faveur de l’actionnariat populaire n’est pas anecdotique même si en termes financiers, les volumes restent négligeables. N’oublions pas que c’est à travers d’autres structures tels que les fonds de pension qui gèrent les placements de retraite de millions de salariés que l’influence des exigences de rendement s’est faite plus forte. Que ce soit comme actionnaires de leur propre entreprise avec toutes les formes de stock options (et leurs effets pervers), d’actionnariat salarié (dans sa propre entreprise), d’actionnariat populaire (avec la mode des clubs d’investissement) ou de fonds de pension, les salariés (américains en majorité) se retrouvent étroitement attachés aux performances boursières des entreprises. Alors même que les exigences de rendement évoquées ci dessus peuvent avoir des effets fortement destructeurs d’emploi, alors même qu’ils ne peuvent guère contrôler les principes même de fixation des valeurs des biens sur lesquels ils ont misé (d’où les scandales d’Enron et pire encore dans le domaine de la confiance d’Andersen Consulting lui-même), ils sont conduits à espérer récupérer sous forme de dividendes ce qu’on leur extorque de plus en plus brutalement comme salariés. Leur seul espoir est paradoxalement d’espérer que l’extorsion de plus-value soit encore plus sévère vis à vis des salariés des pays du Sud, de façon à récupérer ces dividendes de plus en plus sur leur dos et non plus sur celui de leurs propres collègues. On conçoit qu’il devienne difficile de lutter contre les délocalisations dans un tel contexte car le capitalisme financier parvient à produire les conditions d’une exploitation des salariés du Sud par les salariés du Nord !

Cette tendance n’est pas seulement un effet du capitalisme financier, elle est en réalité un projet politique massif et puissamment porté aux Etats Unis : à travers l’actionnariat sous toutes ces formes, c’est une « société de propriétaires » que veulent créer les libéraux conservateurs américains, en abolissant ainsi à terme le salariat comme le déclare Nordqvist , conseiller de Bush. La droite reprend ainsi un thème classique de la gauche marxiste, l’abolition du salariat et le met en pratique. Ce ne sont pas des élucubrations, les processus sont en route, et les récentes statistiques sur les effets des reversements de dividendes de Microsoft sur les revenus moyens du public américain en sont les premières manifestations.

Le deuxième volet de cette abolition du salariat, à savoir le passage généralisée à l’intermittence, fonctionne pendant ce temps à outrance dans les entreprises ou dans des secteurs émergents peu marchandisés comme la culture. Le salariat et son contrat à durée indéterminée deviennent en tant que tels des freins à la fluidité du capital, l’intermittence permet de la retrouver, en socialisant les assurances éventuellement nécessaires (couverture sociale) mais de préférence en les abolissant. La CMU n’est en rien en contradiction avec cette tendance, puisqu’au contraire elle permet de placer la couverture sociale hors des coûts salariaux. L’intermittence s’adresse aussi désormais aux entreprises elles-mêmes lorsque la sous-traitance devient le mode de contractualisation dominant pour la production des biens matériels voire immatériels supposant des immobilisations de compétences. Un sous-traitant pourra être aussi vite remercié qu’un salarié précaire. Pour assumer pleinement cette pression constante à la flexibilité (qui est le pendant côté salarié de la fluidité du capital), il est vivement conseillé de devenir son propre employeur en créant son entreprise, en adoptant un statut indépendant, avec toute la valorisation attachée à ces positions sociales, qui permettent avant tout d’organiser l’auto-exploitation et de dégraisser les firmes. Toutes les autres formes de précarité sont bienvenues pour le capital financier et la remise en cause de toutes les mesures assurant des salaires minimum est en marche. Le capital industriel, lui, devait encore compter avec les compétences de ses salariés et pouvaient acheter une certaine allégeance dans la durée par des compensations sociales et salariales. La pression des immigrations permet de renforcer cette tendance et l’on voit bien, comme le montre Donzelot, que les immigrés contemporains sont de plain pied dans la mondialisation, avec la flexibilité qu’elle exige alors que ce sont les salariés des classes moyennes ou à statut anciennement protégés(les grandes entreprises industrielles) qui se trouvent fortement inadaptés. Les nouvelles exigences de la formation, où l’on apprend à ne pas trop se spécialiser d’un côté mais aussi à se vendre en permanence avec des formations opérationnelles courtes directement rentables pour les entreprises, font partie de cette pénétration en profondeur des exigences de flexibilité.

La tendance à long terme est alors à une division sociale entre les ex-salariés du Nord devenus actionnaires et les intermittents du Sud. En réalité, dans les pays du Nord eux mêmes, « le Sud » s’est installé avec ses immigrés mais aussi avec sa population pauvre en augmentation constante.

Les syndicats comme la gauche n’ont pas su voir ce changement et se sont obstinés à défendre des politiques industrielles vides de sens, des statuts protégés sans organiser la solidarité avec ceux qui n’en avaient aucun, des refus justifiés de réformes comme celles des retraites sans proposer d’autres moyens collectifs solidaires, etc. Ceux qui ont refusé toute réforme ont été balayés et leurs emplois détruits, ceux qui ont voulu les accepter se sont faits pressuriser pendant des années avant d’être eux aussi jetés dans la précarité et la misère. Il n’est plus temps de ce point de vue de se chamailler entre réformistes qui ont accepté ces réformes et ceux qui les ont combattu car tous ont perdu et la flexibilité n’a fait que croître, avec en point de mire la disparition totale du salariat ou sa réduction à un minimum vital, qui devrait dès lors être pris en charge par la collectivité. On mesure ainsi l’intérêt que peut présenter paradoxalement des mesures dites radicales comme le revenu d’existence.

Les ennemis que l’on doit désigner

Avant d’envisager les méthodes pour combattre ces processus qui mettent à bas toute la société industrielle, y compris dans sa logique productiviste ou dans son modèle patronal de l’ancien régime, il est nécessaire de clarifier les concepts qui permettent de poser ce diagnostic et de nous confronter aux autres théories possibles. Car l’offre de théories n’est pas négligeable mais c’est peu de dire qu’elles n’ont pas permis à la gauche de se réinventer un projet. Avant de détailler les critiques que nous leur faisons, résumons les à leur point commun.

Par une sorte de fascination pour les processus de transformation majeure en cours, toutes ces théories insistent sur leur diffusion profonde, à tous les niveaux de la société et dans les cadres de pensée eux-mêmes. Cette vision fort stimulante pour la critique ne permet pourtant pas de se projeter dans l’action car tout et tous sont acteurs, responsables, bénéficiaires et incapables d’alternatives. Cette incapacité tient au fait de ne pas désigner d’ennemis ou de les désigner trop largement ou trop vaguement. C’est toute la différence entre des travaux académiques, même critiques, et une exigence de stratégie politique : une stratégie politique exige de désigner clairement les lignes de clivage, de cibler les ennemis avec précision, pour constituer des camps, ce que se refusent à faire nombre de ses auteurs souvent pris dans leur propre exaltation de la flexibilité contre les traditions et contre le modernisme figé dans ses croyances au progrès.

C’est pourtant du côté de ces approches que l’on peut trouver un certain renouveau car dans le même temps, les partis de gauche sont totalement incapables de sortir soit de la défense de traditions définitivement perdues ( la classe ouvrière aussi bien que l’état nation) soit dans le culte du progrès, de la technologie, de la science, de l’industrie et de la croissance, conduisant à la confiscation du pouvoir par les experts. Les Verts sont un cas à part que nous n’évoquerons pas ici mais dont nous donnerons cependant les raisons de la faiblesse congénitale. On comprend dès lors que le clivage entre les théories évoquées et les partis soit maximal et que les théories en question se caractérisent toutes par leur ignorance délibérée de la sphère d’action politique (qui se déroule toujours ailleurs, forums hybrides, multitudes, mouvement du logiciel libre, éducation populaire, etc.). Cet apolitisme des théories ne fait que renforcer les partis dans leurs stéréotypes de conquêtes électorales d’un pouvoir de plus en plus fictif face aux forces en présence. Nous affirmons que la pertinence d’une théorie et d’une conceptualisation claire doivent se mesurer à leurs effets structurants dans le champ politique, qui reste incontournable et spécifique mais qui ne doit pas être réduit aux institutions existantes cependant.

Les discours sur la fin du politique, ou tout au moins sur la désaffection vis à vis du politique sont les plus sûrs alliés de la domination du capitalisme financier qui lui préfère sans conteste la fabrique de l’opinion.

L’économie de la connaissance et le nouvel esprit du capitalisme: « l’immatériel » et « le projet » sont apolitiques

Il existe un fort courant en économie critique aussi bien que conventionnelle pour affirmer que nous sommes passés à un troisième état du capitalisme : après le capitalisme marchand qui a permis l’accumulation primitive et le capitalisme industriel qui a vu son essor au 19 eme siècle, nous avons désormais atteint le stade du capitalisme cognitif, comme l’analyse par exemple Yann Moulier-Boutang. Cette économie de la connaissance rend compte du changement de composition de la valeur des biens, y compris matériels, qui sont tous indexés sur l’investissement en connaissances qui les a permis. Le cochon lui-même est à 80% de l’information, d’autant plus lorsqu’on organise la traçabilité, qu’on exige des formations plus élevées des agriculteurs, que les labels supposent de vraies campagnes de pub, etc.. Tous ces éléments, information, formation, communication publicitaire, sont devenues les vecteurs de la richesse dans les pays du nord. L’immatériel est cependant particulièrement fluide et permet de jouer à volonté des différentiels de salaire, des technologies d’information et de délocaliser dès lors à peu près toute production de biens, y compris les développements logiciels les plus sophistiquées, en Inde par exemple.

Cette fluidité est au cœur de l’analyse de Boltanski et Chiappello pour qui le nouvel esprit du capitalisme est fondé sur l’intégration de la critique artiste des années 70 revendiquant de l’autonomie, de la créativité contre les modèles autoritaires et hiérarchiques de la firme. Désormais, la flexibilité est le maître mot qui s’impose à tous, non seulement entreprises mais aussi salariés, ou encore consommateurs, voire même familles !! Passer d’un projet à l’autre, être connecté, et notamment grâce aux nouvelles technologies d’information qui portent en elles ce modèle comme programme intrinsèque, devient un impératif supérieur qui produit des effets dévastateurs sur les attachements anciens, sur les repères et sur les visions à long terme. L’intermittence n’est pas un cas réservé aux artistes, mais tend à devenir le modèle même de la relation salariale.

Ces deux visions dont l’une (le nouvel esprit du capitalisme) est plus nettement critique que l’autre vis à vis de ces changements ne sont guère contestables car elles savent capter des tendances lourdes que chacun peut observer et elles permettent de mettre des mots sur ces évolutions. On ne peut cependant qu’être frappé par leur incapacité à positionner les lignes de conflit à venir. En ce sens, nous dirons qu’elles ne sont pas en elles-mêmes politiques car elles n’organisent pas une vision du monde qui donnerait sens à des conflits structurants.

On voit d’ailleurs à travers cela la force de l’intégration de la contestation que décrivent Boltanski et Chiapello. Les nouveaux héros du capitalisme cognitif sont précisément ceux qui seraient supposés le combattre dans une vision classique de la sociologie de la gauche : les intellectuels, devenus libres d’organiser leur production, voire même de profiter grâce aux brevets ou aux médias des biens qui restaient auparavant cantonnés aux amphis, sont pris dans la course aux projets de recherche, à la notoriété, voire même à l’entreprise ou aux coups gagnants de la bourse. Qui l’eût cru ? Heureusement, ils sont encore capables d’inventer un nouvel ordre de production, en contestant la propriété et les « enclosures » qui organisent la rareté. Le combat essentiel se déroule contre ces droits de propriété, cette marchandisation généralisée, dit-on. Le logiciel libre réalise avant l’heure et au cœur même de la citadelle des TIC, un nouveau modèle coopératif. Ce seul mouvement sera amené à saboter la toute puissance des prédateurs que sont devenus les firmes, c’est la proposition politique majeure du courant de l’économie de la connaissance, qui mérite d’être retenue mais ne peut en aucun cas valoir stratégie générale.

De l’autre, les porteurs de l’idéologie du projet, ou mieux du management par projet, se trouvent partout, dans les entreprises certes mais aussi dans les centres de recherche ou mieux encore dans les associations humanitaires, les syndicats ou tout autre organisation supposée contester l’ordre établi. Le projet et la flexibilité qui l’accompagne sont devenus des référentiels indicibles mais des cadres de pensée dont on ne peut plus se libérer.

Bref, les opposants potentiels au capitalisme cognitif ou au nouvel esprit du capitalisme sont devenus des acteurs, involontaires ou non, de leur propre domination. La théorie le pointe mais de ce fait même indique bien qu’on ne peut guère en sortir. La connaissance est partout, aussi bien que le projet, et qui oserait construire des lignes de clivage fondées sur le rejet de la connaissance et des projets ?!!! Ce n’est donc pas en raison de leur inexactitude ou de leur faiblesse d’analyse qu’il faudrait rejeter ces analyses qui ont par ailleurs un bel avenir sur le plan académique. C’est uniquement parce qu’elles ne vont pas au bout de l’explication historique et de la carte des conflits contemporains qu’elles demeurent non politiques, c’est à dire incapables de fournir une vision et des clivages dynamiques. Il ne sert à rien de tenter d’accuser ces théories de complicité , d’idéologie dominante dans un style dépassé, puisqu’à leur façon, elles mettent pourtant en évidence deux processus fondamentaux de nos sociétés. La critique de la critique et surtout de son intégration par le capitalisme que font Boltanski et Chiapello est tellement juste qu’elle s’applique aussi à leur propre théorie qui reste prise dans ces modèles dominants.

L’écologie environnementaliste est en voie d’intégration

On aurait pu penser que la portée critique de l’écologie renouvellerait le champ politique et théorique. Son extension du politique aux sciences et aux techniques, aux êtres vivants et à toutes nos relations avec la nature, sa critique potentielle de la modernité, du progrès et de la croissance, la rendait radicalement inintégrable par tous les productivismes de gauche et de droite, si tant est qu’on puisse définir ce concept par ailleurs. Elle était supposé contraindre à des changements de comportement à tous les niveaux de pratiques et, en ce sens, elle devait irriguer la vie sociale et personnelle de tous les enjeux politiques contemporains. Or, il est arrivé une chose incroyable, l’écologie a gagné ! Elle a gagné l’opinion dominante, et elle fait partie désormais des professions de foi des grands politiques comme des grands industriels. Les sondages n’arrêtent pas de l’affirmer : tout le monde est écologiste, ou tout le monde devrait l’être, y compris contre les partis écologistes que l’on critique (un comble !) pour avoir en fait confisqué ce bien commun, cette nouvelle valeur (on pourrait en dire autant des droits de l’homme). La forme qu’elle prit est particulièrement réussie pour faciliter l’intégration dans les modèles précédents : le développement durable (ou sustainable en anglais,) ce qui dans les deux cas met l’accent sur la continuation de quelque chose, le développement, dont on évite toute définition, au détriment de toute idée de rupture. Ce qui contredit les visions françaises des changements politiques et sociaux mais qui reflètent bien la domination du pragmatisme anglo-saxon (mais la France a « donné au monde » les droits de l’homme, on ne peut pas tout avoir !). Cette expression date de 1987 et à partir de ce moment un changement progressif mais constant s’est effectué dans toutes les pratiques des entreprises comme des gouvernements. L’absence de projet politique, notamment sur les inégalités, sujet toujours aussi conflictuel, a été oublié au profit d’un projet consensuel, l’environnement, la planète,,etc. Il est légitime de considérer qu’on est loin du compte et que l’on frise même l’arnaque dans la plupart des discours.

Mais c’est oublier que précisément, le développement durable est devenu un discours, c’est à dire affaire de signes tout autant que d’actes, affaire d’opinion plus que de réalisations. Non seulement comme thème incontournable de tous les discours politiques depuis le sommet de Rio mais avant tout comme nouveau critère de production de différences et donc de valeur entre les entreprises. Les labels que l’on évoquait, la traçabilité, le pilotage éclairé des systèmes, la gouvernance des entreprises et leur éthique dans ces domaines, tout cela n’est pas seulement un discours qui finit par désarmer la critique, c’est aussi et surtout un formidable levier de production de valeur, c’est à dire d’opinion orientant le marché. L’écologie gagne dans l’opinion non pas parce que les soucis écologiques sont devenus réellement décisifs mais avant tout parce que notre économie est devenue une économie d’opinion, c’est ce retournement qu’il faut penser d’abord. Là encore, le désarmement du potentiel critique de l’écologie est très net et l’effet consensuel de ces discours conduit même à la condamnation des politiques qui se sont emparés de ce thème comme axe de leur activité « partisane ». De ce fait, les Verts seront toujours sympathiques, ou plus sympas que les autres, et les thèmes environnementaux toujours vus favorablement mais le parti écologiste, lui, restera toujours au dessous de 10%. Non pas parce que les écologistes ne sont pas bons, ni parce qu’ils sont isolés mais au contraire parce qu’ils ne génèrent pas de ligne de clivage claire et que tous les autres partis pourraient prétendre leur reprendre la forme de leur discours. Il n’est plus suffisant de prétendre faire la différence par l’efficacité et la technicité des mesures car ce type de discours très technocratique ne passe pas dans l’opinion.. La théorie économique du productivisme, seul concept propre à l’écologie, reste à faire et on ne peut qu’être étonné du fait qu’aucun courant éonomiste ne l’ait inscrit à son agenda, ce qui veut sans doute dire quelque chose sur la faible capacité analytique du concept. Pourtant la critique de la croissance à tout prix reste une marque de fabrique écologiste qui permettrait de se distinguer du reste de la gauche qui a finalement accompagné les mutations financières sans les combattre au nom de l’emploi et de la croissance. En revanche, la précipitation avec laquelle on envisage d’utiliser le projet de « décroissance » paraît inquiétante, lorsque l’on connaît l’absence de projet politique et économique sérieux, autre que prophétique, des tenants de cette orientation. Passer du consensus le plus large, trop large (le développement durable) à la fabrication d’ennemis généralisés en tous genres (avec la décroissance) n’est pas le meilleur moyen de nommer l’ennemi, le capitalisme financier.

L’impasse de l’altermondialisme

La percée de l’altermondialisme est contemporaine de tous ces mouvements et constituerait pourtant la voie la plus prometteuse, peut on penser, d’une véritable opposition au capitalisme financier. Et il est exact que son point de départ, la taxe Tobin, constitue sans aucun doute, le meilleur exemple d’une analyse et d’un projet qui désigne clairement les ennemis et les objectifs, contre le capitalisme financier. Mais, comme on le sait, l’analyse a quitté ce point de départ et le mouvement, qui s’est développé à grande vitesse dans des couches qui ne pratiquait guère d’activité politique auparavant, s’est centré sur la critique de la mondialisation. Là encore, faits incontestables : le développement des échanges marchands mais aussi l’extension des immigrations, les circulations accélérées des informations et des capitaux, la mobilité croissante dans les entreprises, dans les loisirs, le développement des transports qui en résulte, etc. L’imbrication des économies paraît de plus en plus forte. La critique pourrait porter sur ces phénomènes de dépassement des frontières nationales mais elle est alors rapidement disqualifiée comme rétrograde et conduisant à valoriser un mode d’organisation territoriale, l’état nation, qui a finalement permis lui aussi l’accumulation du capital en générant même des extorsions massives dans des conquêtes guerrières, coloniales ou non. Dès lors, la critique ne pouvait plus être antimondialisation mais bien altermondialiste, puisque les traditions internationalistes de la gauche elle-même pouvaient ainsi être reprises et traduites en nouveaux termes de solidarité avec le Sud.

On peut cependant s’étonner de la difficulté de cette critique de la mondialisation à se combiner à celle de l’écologie. Autre mondialisation souhaitée certes, et notamment moins inégale mais pourtant développement et croissance permettant de produire de la richesse pour une autre répartition. La rupture avec l’antimondialisation n’est jamais si claire en fait puisque souvent, on en reviendra à une protection des industries nationales contre les délocalisations, contre les invasions de capitaux,, contre la fin des barrières douanières, etc.. Plus encore, la critique de départ contre le capitalisme financier se retrouve généralisée à une critique d’un conglomérat de puissants, dont les Etats-Unis impérialistes mais aussi les multinationales en général, ,les groupes de dirigeants occultes, les organisations mondiales qui ne s’opposent pas à ce mouvement voire le renforcent (FMI, Banque Mondiale, OMC, etc..). L’extension de l’ennemi à de telles entités, regroupées sous le terme-valise de libéralisme, rend le travail politique classique totalement inadapté et c’est au bout du compte ce que l’on retient de l’influence de l’altermondialisme : les partis, les gouvernements et les Etats sont disqualifiés pour agir face à la toute-puissance des promoteurs de ce libéralisme, débridé dit on parfois. Ce qui n’est pas faux, et qui devrait poser un vrai problème stratégique pour l’action politique et les institutions mais qui n’est pas thématisé en tant que tel.

En effet, les mouvements altermondialisation ont délibérément adopté une posture d’éducation populaire pourrait-on dire, où la formation, l’explication et la contagion à travers ces discours valaient preuves d’efficacité. La forme de mobilisation la plus courante ne passait pas du tout par les relais classiques de l’action politique : les manifestations de masse contre les sommets du G7 ( Seattle, Gênes) les grands rassemblements publics internationaux (les forums sociaux), les pétitions, composaient la grande part répertoire d’actions. C’est dire à quel point le mouvement altermondialisation lui-même s’est pensé d’emblée comme un mouvement d’opinion, en phase complète avec les formes actuelles de constitution des collectifs. L’accent mis sur l’utilisation d’Internet en était une illustration supplémentaire : le mouvement alter est totalement en prise avec le monde des réseaux qui fait le nouvel esprit du capitalisme mais montrait précisément qu’on pouvait en faire un usage subversif. Pourtant, il est clair au sein même de ce mouvement que les formes de mobilisation s’essouflent : les forums ne peuvent continuer à grossir et commencent à devenir répétitifs dès lors qu’ils ne servent de tribunes à des professions de foi, les cibles des actions sont parfois atteintes ; comme le rejet de l’AMI mais on ne sait guère ce qui en a fait l’efficacité, les manifestations contre les sommets vivent désormais dans la crainte des débordements violents et n’ont plus réellement d’objectifs. Dès lors il n’est guère étonnant que les dirigeants d’Attac se soient posé la question de constituer des listes aux régionales françaises de 2004, soulevant une véritable tempête dans le mouvement. Car, rien, dans les analyses comme dans les modes d’action, n’a préparé tout un mouvement d’opinion réel à passer à l’action institutionnelle en acceptant des charges électives. L’altermondialisation a vécu dans le déni du politique, voire dans son rejet, et se retrouve face à cette absence de stratégie politique.

Dans le même temps, on peut dire que ces campagnes ont eu des effets non négligeables :

  • les réactions face à la directive Bolkestein ont été plus larges que les antilibéraux classiques , même si les motifs tactiques n’étaient pas absents en France,
  • l’arrivée de Tony Blair à la présidence de l’union va encore en faire une démonstration à travers ses propositions offensives sur le Sud et sur l’Afrique en particulier,
  • l’écho de Lula comme leader en poste institutionnel d’un pouvoir du Sud indépendant,

tout cela montre que, en réalité, le capitalisme est largement capable d’intégrer les critiques portant sur les excès des injustices créées par la mondialisation. Dans la mesure où tout cela ne donne lieu qu’à des discours, ce n’est guère difficile mais on constate par exemple que les actions plus ciblées contre l’exploitation des enfants dans les pays du Sud ont eu des résultats réels pour certaines marques. Cet exemple devrait d’ailleurs être médité en termes de stratégies.

Les multitudes ne gagneront pas la bataille contre l’empire

Une version savante de l’altermondialisme a été produite par Toni Negri et E. Hardt, dans leur analyse de l’empire. Nous ne ferons pas une analyse critique détaillée de ces concepts. Autant leur portée philosophique paraît intéressante, dans la filiation d’un Deleuze, autant les formes d’action qui sont proposées autour d’un tel concept le rendent totalement inopérant. D’autant plus qu’il désigne un entité ellement toute-puissante, l’Empire, que l’on voit mal comment une quelconque stratégie pourrait en venir à bout. Le principe même de ces analyses est de démontrer la possibilité voire la nécessité de se passer des niveaux institutionnels, tant étatiques que d’action politiques classiques, sur la base d’une critique par ailleurs souvent justifiée. Mais l’ignorance délibérée des spécificités de cette échelle conduit à susciter des mouvements, certes créatifs et ouvrant des pistes intéressantes, mais incapables de se fédérer puisqu ‘ils se sont construits précisément sur la base de leur statut de multitudes non instituables.


Quelles luttes ?

Si l’on admet que l’ennemi désigné est bien le capitalisme financier d’un point de vue général, il est alors possible de définir précisément qui doit être attaqué et quelles sont les cibles des actions, ainsi que le répertoire de ces actions. Le concept de prolétariat chez Marx servait avant tout à produire de façon performative une classe pour soi d’opposants capables de renverser l’ordre établi, permettant de mettre en place des alliances, des organisations et des formes de lutte spécifiques. La grève (et plus tard la grève générale) a toujours été, de façon assez logique, considérée comme la forme d’action attaquant directement les intérêts du capitalisme industriel représenté par les propriétaires des usines. Les stratégies politiques institutionnelles venaient en renfort de ces formes d’action selon des degrés variables entre réformistes et révolutionnaires.

Le caractère fluide du capitalisme financier et sa capacité à s’étendre et à intégrer dans sa propre logique des acteurs aux statuts multiples (dont tous les petits porteurs) rend particulièrement improbable une définition aussi restreinte d’un opposant « naturel » que celle du salariat dans la théorie marxiste. Si l’on admet que le projet politique profond qui est en train de prendre le dessus consiste en l’abolition du salariat au profit d’une société de propriétaires, il ne serait guère porteur d’avenir de se retrouver en position de défendre le dit salariat, que, par ailleurs, on a critiqué et voué à la disparition dans la critique de gauche traditionnelle. A l’inverse tous les discours qui encouragent l’esprit d’entreprise et l’indépendance des salariés ne peuvent constituer des axes de critique politiquement intéressants car ils ont tous été intégrés par le capitalisme comme l’ont montré Boltanski et Chiappello.

  1. Le premier objectif consiste à désolidariser totalement les salariés et le public en général des enjeux boursiers. La rupture avec l’actionnariat populaire et salarié doit être organisée en priorité de façon à isoler les porteurs véritables du capitalisme financier. L’alliance avec les petits porteurs doit cependant être organisée : elle est sans doute paradoxale mais elle doit déboucher sur des offres de placement solidaires hors bourse et profiter des crises qui se préparent.
  2. Les consommateurs clients des banques doivent s’organiser pour contrôler les placements personnels de leurs ressources, hors de tout placement en action. De même, tous les organismes publics , parapublics qui ont pris l’habitude de faire de la trésorerie grâce à leurs placements financiers doivent s’orienter vers des placements solidaires. On notera avec un certain humour que l’implantation des banques islamiques en cours de réalisation à Londres par exemple, est un modèle de sortie du système financier capitaliste qui mériterait d’être médité.
  3. De même, toutes les aides publiques aux firmes cotées en bourse doivent être supprimées dans tous les secteurs : ces firmes ont choisi de rémunérer le capital financier, comme France Telecom, dès lors, les liens de l’Etat avec ces firmes doivent être totalement coupés ou à l’inverse il faut procéder à une reprise de contrôle des entreprises « semi-publiques » qui organise la sortie de la bourse (il faut rappeler qu’il n’est pas nécessaire d’aller en bourse pour lever des capitaux !). On peut argumenter qu’il s’agit de faire plonger la bourse, et nous pourrons répondre que c’est exact, puisqu’il s’agit d’empêcher de jouer sur les deux tableaux en profitant des aides de l’Etat pour les opérations à long terme et pour corriger les effets de l’incertitude boursière d’un côté et de faire bénéficier seulement les actionnaires de tous profits. On pourra ainsi conditionner les aides à la recherche et aux développements vis-à-vis des entreprises à leur sortie de la bourse, puisque précisément leur allégeance aux actionnaires les empêchent d’investir dans le long terme. On peut imaginer sur ce plan des ressorts pour désolidariser les composantes industrielles des composantes financières dans l’activité (et parmi les acteurs) de ces entreprises.
  4. On notera à ce sujet des politiques industrielles que des alliances secondaires seront possibles avec des dirigeants d’entreprise convaincus de la nécessité de défendre leur outil industriel et les compétences présentes. La lutte contre les délocalisations ne peut se faire indistinctement dès lors qu’elle déboucherait sur la simple concurrence des salariés du Sud et de ceux du Nord. Mais les limites posées à toute implantation dans le monde (en termes de droit du travail notamment) devraient réduire les tentations de sortie.
  5. De même, un contrôle strict sur les conditions de la sous-traitance obligeant à des contrats longue durée et à une rémunération correcte non révisable devrait être instauré. Pour toutes ces opérations, il semble nécessaire de créer des corps de contrôleurs financiers dotés des plus grands pouvoirs, quitte à faire hurler à la limitation de la liberté des entreprises. On en profitera pour réformer les règles prévues pour les commissaires aux comptes qui sont trop souvent complaisants. De même, les tribunaux de commerce qui doivent être réformés depuis des années seront remis dans les règles du droit. Enfin et surtout, les règles comptables américaines qui désormais vont servir de référence pour fixer les valeurs des goodwills et leur intégration au bilan des entreprises doivent être remises en cause au niveau européen. Le contrôle des cabinets de courtage et des firmes conseil en placement et gestion du type de l’ex- Andersen, doit devenir extrêmement sévère.
  6. Toutes ces nécessités de contrôle plaident pour des actions déterminées en faveur de la démocratie d’entreprise : le thème du rejet des logiques financières est un thème intéressant pour introduire cette dimension car il comporte des créneaux d’alliance possibles avec des couches diverses au sein des entreprises. Les salariés peuvent ainsi comprendre plus aisément comment on détourne leur outil de production à des fins de destruction à terme. L’exigence de décision contrôlée par les salariés sur les rémunérations des actionnaires pourrait en être une première forme.
  7. Une action mondiale contre le pouvoir des fonds de pension visant à limiter les formes de placement autorisés (en premier les limiter à des obligations par exemple) devra être conduite. Car c’est là le problème principal, l’action ne peut se conduire de façon cohérente qu’au niveau international.
  8. La taxe Tobin reste d’actualité sur ce plan, et toutes taxes qui pénalisent la fluidité des capitaux. De même, la fiscalité générale doit être revue pour faire peser des charges supplémentaires sur les placements financiers de façon à les décourager.
  9. Tous les marchés spéculatifs doivent être attaqués et notamment en ce moment, l’immobilier. Il serait nécessaire de construire une extension du DAL pour empêcher la financiarisation du patrimoine. De nouvelles règles peuvent être fixées nationalement pour pénaliser la spéculation dans ce domaine et garantir une stabilité des loyers. L’extension des marchés financiers (ce qui est dénoncé comme marchandisation) dans la gestion de biens communs (ressources environnementales, culturelles, etc.) doit être renforcée sans pour autant confondre cela avec une gestion dans le cadre d’un service public traditionnel mais en examinant les formes de gestion adaptées à chaque situation.
  10. L’autre volet essentiel consiste à saboter systématiquement tous les ressorts de la dématérialisation de l’économie que sont les marques et les brevets en premier lieu. La lutte pour la gratuité des ressources sur Internet ne propose pas de modèle économique alternatif véritable mais elle a le grand mérite d’empêcher les enclosures, c’est-à-dire l’organisation de la rareté sur certains biens.
  11. Les mouvements tels que « no logo » et les batailles anti-pub font partie du même front. Il faut admettre qu’il n’est plus temps d’en rester à des compromis sur l’intérêt de la pub pour la vie économique : son détournement pour le seul profit du capital financier (et non au profit des biens qui sont promus) a discrédité tout ce secteur. La suppression de la pub dans les médias de services publics fait partie de ces mesures de déconnexion nécessaires et de réduction du pouvoir prescriptif des marques.
  12. La gratuité des médicaments pour le Sud, la bataille pour les génériques sont emblématiques de ces batailles contre les brevets. D’autres fronts d’action devraient être ouverts avec les pays du Sud, car ce sont les principales victimes de ces opérations. On peut ainsi penser que les nouveaux marchés comme celui des droits à polluer aboutiront presqu’à coup sûr à une détérioration de la condition des pays du Sud. Les luttes pour l’augmentation des aides du Nord vers le Sud ne sont pas des plus efficaces car elles visent les gouvernements mais elles peuvent être réorientées contre le capital financier.
  13. Enfin, toutes les luttes contre la flexibilité des salariés et contre l’intermittence sont à soutenir. Ce n’est pas pour autant donner quitus à toutes les formes de maintien d’avantages injustifiés ou de refus de réorganisation notamment pour rendre les services publics plus proches du public. Mais pour accroître la qualité de ces services, il n’est pas nécessaire d’adopter les méthodes de gestion influencées par les pressions du capitalisme financier.
  14. Les batailles du type maintien des services publics ne sont pas en contradiction avec cet objectif mais elles visent un adversaire, le gouvernement, qui n’est pas prioritaire et qui a précisément abandonné tout pouvoir de réglementation.

L’ennemi est bien le capital financier, les gros opérateurs. Les dispositifs légaux peuvent exister au niveau national mais plusieurs devront être mis en place au niveau international. Mais pour cela, il est nécessaire d’obtenir une mobilisation claire sur ces objectifs. C’est pourquoi il faut proposer aussi des objectifs ciblés d’action. Ceux qui ont été listés plus haut permettent de créer une multitude de mouvements sectoriels qui peuvent donner prise à tous ceux qui sont intéressés. Mais il sera nécessaire de hiérarchiser et de mesurer la faisabilité de ces opérations de façon à constituer une alliance large en s’appuyant sur les forces déjà présentes dans ces luttes.

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